Mon tout premier vol

( Temps de lecture estimé : 3 minutes )

C’était un jour férié. Et à l’heure où certains rentraient de boîte après avoir bu bien trop de mojitos, je prenais, moi, le chemin de l’aéroport. La manucure impeccable, j’avais enfilé pour la première fois mon habit de lumière. Mon foulard était bien noué autour de mon cou, l’uniforme repassé, mon trait d’eye-liner était épais mais pas trop, chaque cil était au garde à vous, aucun cheveu ne dépassait de mon chignon parfaitement laqué. J’étais prête. Prête à vivre ce grand jour que j’avais tant attendu.

J’avais l’impression d’être en CE2, la veille du premier cours de ski en classe de neige à Saint Lary : partagée entre excitation et grosse pression.

Après une courte nuit, j’avais pris mes vitamines C (cette potion magique qui m’aide tant à cette heure où le soleil n’est pas encore levé à oublier que mes yeux sont encore collés) et lu les quelques « Bon anniversaire, envoie-toi bien en l’air ! » de mes amis les plus en forme et inspirés à ce moment-là. C’était une matinée pluvieuse qui annonçait malgré tout une journée heureuse !

Pourtant, on ne peut pas dire qu’elle ait très bien commencé. Il était 5:00 du matin. Très précisément à la même heure quelques années plus tôt, je poussais mon premier cri. Ce jour-là, celui de mon premier vol, c’est ma voiture que je poussais. Estimant qu’un dernier test de résistance au stress était indispensable, mon bolide avait décidé de ne pas démarrer. J’étais donc là, les mains dans le cambouis en pleine nuit sous la pluie, à une heure de ma toute première fois, la tête dans le capot. HAPPY BIRTHDAY ! 🙂 C’est alors que mon coloc alerté et réveillé par les multiples tentatives de démarrage en vain de mon carrosse est venu à mon secours et m’a conduite à l’aéroport (sans avoir eu le temps de prendre ses lunettes ou ses lentilles).

Tout juste remise de mes émotions, je découvrais mes nouvelles collègues, celles qui allaient partager cette première fois avec moi.

Je dois l’avouer, chaque sourire de cette journée était relativement crispé. Tout enregistrer, tout retenir, ne rien laisser paraître, s’adapter, profiter, apprécier le moment, rester concentrée, prendre ses repères petit à petit, s’intégrer aussi, ne rien oublier … Sur une échelle de 1 à 10, mon taux de stress frôlait le 12.

J’avais quatre vols à opérer à la suite. Deux destinations loin d’être ce qu’il y a de plus exotiques situées au sud et au nord de la France, aller/retour. Deux destinations où les nuages, le vent et la pluie s’étaient mis d’accord pour s’inviter à la fête. BINGO : FORTES TURBULENCES ! Sur les quatre vols. J’ai fait en sorte d’accrocher mon estomac à son environnement, mais (puisque vide) il a bien failli me lâcher, refusant même l’accès au Kinder Bueno dont s’était gentiment privé l’équipage (se laissant les fruits et barres de céréales parmi ce qui nous était laissé à disposition par la compagnie pour la journée). Les nuages étaient très bas et très épais, réduisant ainsi très fortement la visibilité des pilotes. Sur plusieurs vols avant l’atterrissage, le choix devait se faire entre remise de gaz et déroutement. C’est ainsi que j’ai connu pour la première fois les remises de gaz ! CADEAU ! J’ai tout de même échappé à la deuxième alternative.

Nerveusement comme physiquement, c’était une journée difficile mais qui m’a ensuite beaucoup fait rire. Vraiment, plus tard.

Je suis rentrée chez moi, rincée, lessivée, épuisée. J’ai trouvé la force d’aller acheter un pot de pâte à tartiner sans huile de palme dans lequel je me suis noyée et j’ai essayé de résumer cette journée aux personnes qui me demandaient : « Alors ? ». J’ai débriefé avec ma coloc qui vivait elle aussi sa première fois, j’ai remercié tous ceux qui avaient pensé au fait que je prenais un an de plus, me rapprochant dangereusement de la trentaine et je suis allée dormir (presque) prête à recommencer.

A ce moment-là, de la même façon qu’après ma première journée au ski j’avais peur de reprendre le moindre tire-fesses (au point de simuler une angine douloureuse me clouant au lit de l’infirmerie où je pouvais regarder en boucle Babe avec ma meilleure copine de l’époque) ; de la même façon qu’après mon premier plat j’avais peur de réessayer de plonger (au point de préférer être la seule à sauter au départ de mes compétitions de natation) ; de la même façon qu’après avoir calé une fois le jour de ma première leçon de conduite j’avais peur de tourner à nouveau la clé ; de la même façon qu’après mon premier rapport sexuel … ah non, bref. De la même façon que pour toutes ces premières fois, j’ai eu peur d’y retourner le lendemain.

MAIS comme toutes ces choses que l’on refait, comme toutes ces choses que l’on apprend, comme toutes ces choses que l’on découvre et que l’on finit par maîtriser, aujourd’hui je ne peux plus m’en passer. Et même, je vous dirais qu’aujourd’hui c’est une évidence. Mon rêve est devenu réalité. Ma place est en l’air dans un avion, entourée de passagers, de mes collègues, dans ma bulle à moi en mode hors ligne ! Ce métier je l’ai choisi et ce métier je l’aime, tellement.

A l’heure où je vous poste ces souvenirs, la situation de l’aérien est telle que l’avenir de mes ailes est incertain, mais une chose est sure : cette décision de tout quitter pour vivre cette vie était la meilleure que je n’ai jamais prise. C’était un coup de poker que peu auraient tenté à une époque où les recrutements se faisaient rares, mais faire partie de ceux qui s’acharnent et courent après leurs rêves, c’est ma philosophie (et toujours le poing levé) !

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